Un journal satirique local pour expatriés a bien résumé la situation :
Are you Sure you Want to Drive in a country where Everybody believes in Reincarnation ?
Phnom Penh
Le petit hôtel où nous résidons est tout à fait charmant. Tous les
clients du restaurant semblent être de maigres expatriés à l'accent
helvète, au regard perdu, et aux cheveux rasés à divers degrés, un vrai
film de Tarantino. Toujours est-il que j'aurai mangé les meilleures
spaguettis bolognaises du monde ici même.
Sur la terrasse de chez Minne ("tante"), on laisse venir le soir,
quelques moto-taxis passent dans la rue poussièreuse, évitant nids de
poule et flaques, voilà l'état de la voirie lorsqu'aucun notable n'est
riverain (et c'est la capitale, imaginez la province). Peu importe, les
chrétiens de la maison d'en face ont accroché pour Noël un sapin
lumineux qui clignote doucement dans la très relative fraicheur du
soir. F. me parle de son premier voyage ici, en 1994, lorsque l'ONU
dirigeait le pays et tentait de consolider une paix encore précaire.
Minne n'avait pas encore l'eau courante, et sur la route de la plage,
longue de 150km, ils se faisaient arrêter par des barrages d'anciens
Khmers Rouges qui leur soutiraient 20 dollars – la plupart sont
aujourd'hui de braves ex-soldats incultes et sans qualifications que
les ONG tentent péniblement de sortir de la misère, tandis que leurs
chefs, les vrais idéologues, se pavanent en ville en ricanant sur les
tentatives peu convainquantes de la communauté internationale de mettre
en place un procès du “génocide”. F. me parle de 1994, du couvre-feu :
dès six heures, on entendait parfois quelques snipers s'amuser, et il
n'y avait plus rien à faire que de boire des bières sur cette terrasse
en regardant passer les chars, dans cette même rue. Comme quoi, les
choses progressent malgré nos impressions d'occidentaux. La patience
fait des miracles.
A la fin des années 70, Minne était une jeune fille comme toutes les
autres, avec les mêmes rêves de beaux garçons attentionnés, camp de
travail ou pas. Les Khmers Rouges, dans leur idéologie, leur tentative
de pensée dépourvue de culture, voulaient remplacer la Famille
(institution bourgeoise et contre-révolutionnaire, évidemment). Ils ont
donc décidé du mariage de milliers de jeunes gens sans leur
consentement, comme l'auraient fait des parents biologiques, et avec
d'autant plus d'inflexibilité que l'avenir du Peuple était en jeu.
Minne fut donc contrainte d'épouser Pou, si gros que des bien années
plus tard les enfants arrêteraient leur chemin, incrédules, pour
l'observer dévalant les rues sur sa Harley. Comme toute jeune fille de
son âge, Minne se révoltait, mais auprès des Khmers Rouges, avec
l'inconscience de la jeunesse, contre l'idée de s'unir à cet adipeux
garçon à la voix de stentor. L'histoire ne dit pas comment elle céda,
mais aujourd'hui Minne et Pou vivent toujours ensemble, heureux, leurs
trois enfants sont au Canada, et lorsque les temps sont durs certains
de leurs camarades qui n'ont pas cette chance viennent trouver dans la
délicieuse cuisine de Minne et la générosité de Pou un soutien jamais
refusé.